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Approches thématiques et sémantiques des dominations
Bandes de garçons
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Table des matières
Texte intégral
1Les expressions « bandes de jeunes » et/ou « bandes de garçons » sont fréquentes dans les discours médiatiques et politiques mais sont rarement définies. Elles sont fréquemment en lien avec d’autres termes tels qu’« insécurité » et « délinquance » sans que ce lien ne soit généralement démontré. Littéralement cette expression désigne un constat social déjà ancien : la tendance des « jeunes » (adolescents, jeunes adultes célibataires, etc., selon les lieux et les époques) à se constituer en groupes plus ou moins stables et durables.
Une expression en caoutchouc
2Qu’y a t il en effet de commun entre un groupe de jeunes se regroupant devant un immeuble ou pétaradant en mobylettes, un gang structuré autour d’une activité mafieuse, des groupes de « casseurs » au cours d’émeutes urbaines, etc. Les amalgames portés par l’expression en caoutchouc ont inscrit dans l’imaginaire collectif la liaison entre « bande » et « délinquance » ou pour le moins avec les divers types de désordres juvéniles. C’est dire que nous sommes en présence d’un concept flou désignant des réalités diverses de regroupements juvéniles. Le seul point commun entre ces divers regroupements est qu’ils sont unifiés par la peur qu’ils produisent et la fonction sociale que jouent ces notions.
3La hausse des préoccupations sociales autour des « bandes » est proportionnelle au développement des moyens de communication (radios, télévisions, Web). Désormais la comparaison basée sur l’amalgame dépasse les frontières nationales en diffusant des images des « gangs » aux Etats-Unis ou des « Maras » en Amérique Latine (regroupements maffieux de plusieurs milliers de membres). Les conséquences en termes de peur sociale en sont encore renforcées.
Le poids des représentations
4Le phénomène nouveau n’est donc pas l’existence de groupes de garçons mais le phénomène de « peur sociale » qu’ils suscitent depuis plusieurs décennies. Périodiquement depuis le début du vingtième siècle le discours sur la dangerosité sociale des « bandes » considérées comme responsables de l’insécurité et comme révélateur d’une « crise » ressurgit sur le devant de la scène. Au début du vingtième siècle les groupes désignés par la presse avec le vocable « d’apaches » défrayent la chronique sur le mode de la peur. Ce terme est utilisé pour désigner les jeunes « voyous des boulevards » comme en témoigne les paroles de la chanson « viens poupoule » qui date de 1902 : « C'était messieurs les bons apaches ; Pour se donner du panache ; Qui s'envoyaient quelques pruneaux ». Rapidement la désignation se transforme en auto-appellation, les premiers concernés reprenant à leur compte le vocable utilisé pour les désigner.
5Dès cette période de nombreuses caractéristiques des discours contemporains sur les bandes sont présentes dans les discours sur les Apaches. Hier comme aujourd’hui ces groupes sont décrits comme quasi-exclusivement masculins ; de même le lien avec les activités délictueuses et la dangerosité est quasi-systématique ; enfin le sous-entendu ethnique est également présent : ces « voyous » étaient décrits comme des provinciaux Corses ou Marseillais débarquant à Paris.
6Les décennies 50 et 60 verrons apparaître la figure médiatique des « blousons noirs ». Ils étaient déjà décrits comme « violents », masculins, « ancrés territorialement », issus de milieux populaires et s’inspirant des modes américaines. Après les « blousons noirs » on verra fleurir les discours sur les « barjots », les « loubards », les « zonards », les « zoulous », les « cailleras », les « sauvageons », les « bandes des cités ».
7Les représentations et amalgames ci-dessus évoqués masquent l’hétérogénéité de l’objet concerné. Au niveau des sciences sociales trois grandes approches théoriques ont tenté de rendre compte des « bandes de jeunes » : Les approches en termes de sociabilité juvénile ; celles centrées sur le concept de « désorganisation sociale » et celles en termes de stratifications sociales.
Une caractéristique des sociabilités juvéniles
8Pour ce premier courant de pensée les « bandes de jeunes » ne sont que la forme contemporaine des regroupements juvéniles ayant des fonctions de sociabilités. Ces fonctions de sociabilité juvénile se retrouvent à d’autres périodes historiques sous d’autres formes de structuration. Les productions ethnologiques, historiques et sociologiques fourmillent de descriptions de la place des groupes juvéniles dans les différentes sociétés passées et présentes.
9Les travaux centrés sur les fonctions de socialisation des regroupements juvéniles soulignent leur ancienneté et leur universalité. Ils mettent en avant la fréquence des rites d’initiations structurés par génération dans de nombreuses cultures. Concernant l’Europe et une période plus récente d’autres recherches insistent sur l’existence d’espaces-temps de violences tolérées pour les jeunes. Ainsi François Dubet précise que la violence a longtemps été dans les milieux populaires à la fois explicitement condamnée, implicitement encouragée et socialement tolérée par le monde adulte. De façon plus ou moins ouverte ces regroupements juvéniles et la « violence tolérée » qui les accompagne, sont perçus comme nécessités du devenir-adulte et comme rites d’initiations à l’adultéité.
10Michel Fize décrit pour sa part le « groupe » comme caractérisé par des règles de souplesses et d’exigences moins fortes à la fois que celles imposées par le fonctionnement social et celles résultant d’une relation duelle (amicale ou amoureuse). A la différence de la famille et de ses contraintes le groupe est un espace permettant l’expérimentation de « rôles sociaux » nécessaires à la transition vers l’adultéité. Dans la même direction, le psychiatre Alain Braconnier insiste sur le fait du besoin de tester les limites que remplit l’appartenance à un groupe de jeune.
Les deux courants de la désorganisation sociale
11Les grilles de lectures en termes de désorganisation sociale sont issues de la sociologie américaine et plus précisément de l’école de Chicago. L’hypothèse centrale de ces théorisations est que l’apparition des « gangs » provient de l’affaiblissement du « contrôle social » dans les catégories les plus pauvres de la société américaine et en particulier dans l’immigration récente.
12Les analyses centrées sur la désorganisation sociale ne sont pas homogènes et débouchent sur des conclusions différentes, en particulier sur la question des regroupements juvéniles. Deux pôles de recherches opposés peuvent être formalisés avec bien entendu, toute une série de situations intermédiaires. Le premier pôle se centre sur la dimension de décomposition de la désorganisation sociale. Le second sur celui des tentatives de recomposition dans un contexte de désorganisation sociale.
13Les travaux de Thomas et Znaniecki consacrés aux paysans polonais émigrants aux USA sont significatifs du premier pôle. Ces chercheurs ont tentés de rendre compte de cette « désorganisation sociale » et de ses conséquences : errance, vie au jour le jour, démoralisation, etc. Leur hypothèse centrale est la suivante : la satisfaction sociale d’un sujet est fonction de son intégration à un cadre social stable permettant de répondre à un système d’attentes intériorisées. Pour les nouveaux migrants polonais arrivant aux États-Unis la famille ne parviendrait plus à assurer ce cadre stable dans une triple dimension : de prise en charge économique et matérielle ; de régulation des rapports sociaux ; de soutien psychologique devant les difficultés.
14L’influence de cette approche théorique est encore massive et est sous-jacente aux multiples écrits se basant sur une « crise des socialisations ». Le schéma explicatif peut se résumer comme suit : l’adolescence est le moment de l’intériorisation des normes et des processus d’identifications ; les familles en difficultés ne parviennent plus à poser les limites et le cadre permettant de réguler ces processus ; il en découle soit une anomie individuelle, pouvant conduire à la délinquance ou à la violence, soit l’intégration de « bandes » faisant fonction de « nouvelles familles ». La fréquence de cette explication est issue de l’écho qu’elle a avec la sociologie spontanée : les comportements individuels et collectifs de ces jeunes comme résultant d’une « mauvaise éducation », d’une « démission des parents », etc. De surcroît concernant les jeunes issus de l’immigration se surajoutent des explications culturalistes : la bande comme regroupement de jeunes déchirés entre deux cultures et recherchant dans le regroupement une alternative à la situation de double non-appartenance.
15La démoralisation individuelle comme le regroupement en « bande », « groupe » ou « gang » n’apparaît au sein de ce premier pôle que comme élément négatif, comme régression. Dans les versions extrêmes ces dimensions sont analysées comme « irrationnelles », symbole d’un retour à une « sauvagerie » et une « barbarie » du fait de l’absence de canalisation sociale.
16En réaction à ce premier pôle, d’autres analyses ont tenté d’analyser les regroupements de jeunes comme dynamique de réponse à la désorganisation sociale. Dans cette perspective les regroupements juvéniles - même ceux marqués par la violence- apparaissent comme des réponses « rationnelles » et « stratégiques », comme des adaptations « normales » à un contexte et à son système de ressources. Les regroupements juvéniles offrent les avantages d’une microsociété (reconnaissance, statut, solidarité, etc.) dans une situation où la société globale ou la classe sociale ne les permettent plus suffisamment. L’ancrage territorial des regroupements découle de ce rôle social des regroupements juvéniles.
Les théories de la stratification sociale et de l’ethnicisation des rapports sociaux
17Cet autre courant d’analyse se base sur un constat essentiel : les regroupements juvéniles ne sont pas indifférents à l’origine et à la situation de classes des jeunes qui y participent. L’appartenance à une « bande de quartier » ou à un groupe « gothique », à un groupe construit autour du Rap ou de la techno, etc., n’est pas indifférente à l’appartenance sociale. Unifier arbitrairement les regroupements juvéniles c’est nier les mutations dans la place sociale des jeunesses que connaissent les sociétés contemporaines. Il en découle la nécessité de prendre en compte la diversité des regroupements reflet de la diversité des situations de désorganisations sociales vécues, elle-même résultat de la starification sociale et des inégalités qu’elle porte. A ce niveau trois modes d’entrées sont possibles.
18Un premier mode s’intéressera aux mutations concernant l’ensemble des jeunesses : allongement de la scolarité obligatoire, disparition du service militaire, etc. Ce premier type d’analyse débouche sur la conclusion de l’émergence d’un « âge social » de jeunesse plus long et de ce fait propice au développement de traits culturels spécifiques générationnels dont les regroupements juvéniles ne sont qu’une expression. A ce niveau la donne du genre n’intervient que secondairement et les regroupements sont fréquemment mixtes.
19Un second mode d’entrée se centrera sur les mutations sociales spécifiques des jeunes de milieux populaires : allongement de la durée entre la sortie du système scolaire et l’occupation d’un premier emploi stable, socialisation par les « stages » liés aux politiques d’insertions de ces dernières décennies, crise de la culture de classe du fait de ce positionnement à la marge du monde du travail, etc. Ces analyses s’orientent vers une spécificité des « bandes » de jeunes des milieux populaires. Cette spécificité ne signifie pas homogénéité. La diversité des regroupements de jeunes de milieux populaires reflète la diversité des situations sociales au sein de ces catégories sociales. Le facteur du genre étant dans nos sociétés un des éléments structurant de la stratification sociale, une division sexuée des regroupements juvéniles tend ainsi à se construire, de même qu’une division sexuée des rôles au sein des groupes mixtes.
20 Le troisième mode d’entrées tente de prendre en compte la dimension de l’origine ethnique comme étant un des éléments agissant dans la stratification sociale du fait des discriminations systémiques vécues par les jeunes français issus de l’immigration. La tendance à une ethnicisation des rapports sociaux est alors appréhendée comme productrice d’une inégalité de traitement. Ces jeunes ont une expérience sociale spécifique marqués par des inégalités supplémentaires à niveau social égal avec en conséquence un reflet dans les formes et les fonctions sociales des regroupements qu’ils investissent. Ici aussi l’action de la donne du genre dans la construction du destin social conduit à une division sexuée des regroupements juvéniles.
L’ampleur des enjeux du mode d’analyse
21Le mode médiatique de traitement de l’objet, la liaison fréquente entre « bandes », « dangerosité sociale » et « peur » empêche de saisir la diversité du phénomène. Les enjeux sociaux et politiques du choix de telle ou telle grille d’analyse sont considérables. Le contexte de peur médiatiquement construit empêche de saisir les regroupements juvéniles comme éléments indispensables au processus de devenir adulte. La prise en compte de la désorganisation sociale sans prendre en compte les reconstructions en œuvres conduit à des solutions centrées sur la « moralisation », la « fermeté », « l’éducation des parents », etc. La prise en compte des effets de la starification sociale en y incluant les facteurs du genre et de l’origine ethnique oriente elle vers des politiques sociales en termes de correction des inégalités et des injustices sociales. L’approche essentialiste consistant à homogénéiser toute une classe d’âge conduit donc à une réduction de la réalité.
Bibliographie
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