Race, classe et Sexe
Race, classe et sexe
Éditorial du numéro 4
1Les sociétés contemporaines se caractérisent par l’existence de plusieurs rapports sociaux de dominations. Les rapports sociaux de sexes, de classes, de « races », d’âges sont ainsi simultanément agissants pour produire le système inégalitaire qui caractérise la société française. Comprendre comment ces différents rapports sociaux font système est donc un enjeu théorique et militant pour tous ceux qui veulent combattre les inégalités.
2Or notre héritage théorique et militant sur cet enjeu relève du paradoxe. D’une part nous héritons avec l’analyse marxiste d’une approche systémique permettant de prendre en compte l’ensemble de ces rapports sociaux mais d’autre part les réductions essentialistes des classes sociales ont conduit à une négation des clivages internes à chacune des classes sociales et en particulier de la « classe ouvrière », éliminant de ce fait les autres rapports sociaux de dominations de sexes et de « races ». De même nous héritons de travaux portant sur chacun des rapports sociaux de domination mais avec une faiblesse des travaux portant sur leurs interactions dans le cadre d’un système global de domination.
3Le marxisme (au sens des logiques, des concepts, des articulations entre le monde des idées et le monde matériel, etc., proposés par Karl Marx et Friedrich Engels) reste ainsi la tentative la plus aboutie pour comprendre le capitalisme et les inégalités sociales qui le caractérisent. Son invariance en termes d’actualité et de pertinence est à relier à ce qui est invariant dans le capitalisme. Il en découle que des mutations apparaissent inévitablement en fonction des mutations concrètes de nos sociétés. Ainsi en est-il de la place nouvelle que prend l’immigration dans la logique capitaliste mondialisée d’aujourd’hui. De surcroît, ces mutations sont à appréhender en fonction des caractéristiques spécifiques de chacune des sociétés capitalistes concrètes. Pour la société française l’immigration a été utilisée comme mode de gestion du rapport de classes. Il a fallut pour cela « nationaliser » une classe ouvrière combative et construire une société « à étages », dans laquelle l’immigration occupe une place particulière. Il a fallut également imprégner idéologiquement cette classe ouvrière.
4Pour mener à bien leurs travaux Marx et Engels ont construit un « idéal-type » du capitalisme en se centrant sur les pays dans lequel à leur époque ce mode de production était le plus développé. Aucun des pays capitalistes concrets ne correspond entièrement à cet « idéal-type », que ce soit hier ou aujourd’hui. Chacune des configurations nationales concrètes s’est construite sur la base d’un ancrage historique spécifique. Ces dimensions sont également valables pour les formes de l’exploitation et de la domination qui caractérisent chacun des pays concrets. Si tous sont touchés par le clivage de classe et l’extorsion de la plus-value, chacun réintègre les logiques de la domination héritées des modes antérieurs de productions et de leurs formes concrètes. Sexisme, racisme, « âgisme », etc. s’articuleront donc différemment en fonction des histoires nationales.
5L’objet de ce numéro est d’approfondir notre connaissance des modes d’articulation entre l’exploitation de classe, d’une part et les différentes dominations : race, sexe, âge, etc., d’autre part. Chacune de ces dominations n’existe pas indépendamment l’une de l’autre mais s’inscrit dans une logique de reproduction du capitalisme à laquelle contribuent également les autres formes de la domination. Chacune de ces dominations a donc des fonctions sociales et des conséquences matérielles, à la fois pour les sujets qui les subissent et pour la société dans son ensemble. Notre projet suppose en conséquence une rupture avec toutes les approches essentialistes des classes sociales et des groupes sociaux. Il s’agit en effet de comprendre les clivages et les contradictions, en leur sein, d’une part et leurs fonctions sociales et idéologiques, d’autre part.
6Ce numéro se structurera autour de trois grandes parties : la composition de la classe ouvrière aujourd’hui ; les situations sociales spécifiques des différentes fractions de cette classe : immigration, femmes, nouvelles générations ; l’élucidation des formes d’articulations des facteurs de race/ de classe/de sexe.
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L’approche de la classe ouvrière tentera de déconstruire les approches essentialistes en mettant en exergue les répartitions par secteurs économiques, par formes de travail, par conditions d’existences, etc. C’est à ce niveau qu’interviennent, selon nous, les discriminations (racistes, sexistes ou âgistes) comme modalités de production de ces répartitions et de leurs légitimations. Ici aussi l’ambition est de prendre en compte à la fois les conditions matérielles de cette répartition inégales et ses conditions idéologiques et psychologiques.
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Notre seconde partie se centre sur les groupes dominés. Chacun des groupes dominés sera l’objet d’approfondissements spécifiques. Notre projet ne se veut pas seulement une contribution à la réflexion pure, mais s’inscrit dans un choix assumé de mettre le savoir au service du combat social pour l’égalité. Il s’agit donc d’apporter une contribution aux dynamiques militantes ouvrières, féministes, de la lutte pour l’égalité de l’immigration et de ses enfants français. Bien que nous soyons conscients de l’existence d’un même système d’exploitations, nous sommes également conscients d’une distribution inégale d’avantages ou de désavantages involontaires ayant comme fonction sociale de : diviser ceux qui devrait être unis et d’unir ceux qui devraient être divisés. Le dépassement de cette division systémique suppose la lutte contre ces avantages involontaires.
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La troisième partie de ce numéro s’intéressera aux discriminations multifactorielles classe/race/sexe que subissent les femmes ouvrières issues de l’immigration postcoloniale. Ces dernières ont une place particulière dans les logiques macroéconomiques, dans les évolutions du capitalisme contemporain et dans les configurations idéologiques dominantes. Par l’analyse théorique, par des études sectorielles et/ou thématiques, par la déconstruction des discours idéologiques dominants portants sur ces femmes, etc., il s’agira de mettre en évidence les enjeux sociaux, les fonctions sociales et les intérêts économiques sous-jacents.
