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Les Figures de la Domination
Revue pour la conscientisation des rapports de domination : sexe, race et classe

La discrimination raciste

Saïd Bouamama

Recherche balbutiante et postulats multiples : La nécessaire clarification des paradigmes

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Texte intégral

1Ce texte a initialement fait partie d’une publication d’un diagnostic élaboré dans le cadre d’une étude PIC EQUAL conduit par l’IFAR, D’Un Monde à l’Autre et l’IREV : Bouamama, S. (dir.), « La discrimination "raciale" dans les trois bassins d’emploi du Nord Pas de Calais : Analyse des discours des acteurs », D’Un Monde à l’Autre, IFAR, IREV, 2004.

2Le fait migratoire et ses conséquences sont progressivement devenus, au cours des trois dernières décennies un objet central du débat politique (surtout en période électorale ou préélectorale c’est à dire en quasi-permanence) et un thème non moins récurrent des discours médiatiques. L’instrumentalisation politique et la suridéologisation par le Front National des questions liées à l’immigration est pour beaucoup dans le développement de cette centralité politique et idéologique. Les travaux sociologiques et historiques sur l’immigration et les questions qui lui sont liées se sont pour leur part développés depuis la décennie 80. L’évolution de la recherche a donc été simultanée à ce contexte suridéologisé. Il n’est dés lors pas étonnant de constater une difficulté importante à l’émergence et au développement d’une véritable sociologie des processus migratoires et encore plus d’une sociologie des relations interethniques en France. Les débats contemporains autour du « foulard » en France soulignent la permanence de la suridéologisation, qui de ce fait devient, en elle-même, un véritable objet de recherche.

3 Notre objectif dans cette introduction n’est pas de produire un état des lieux exhaustif des travaux sur l’immigration, sur les relations interethniques et sur les discriminations. En premier lieu parce que ce genre de synthèse a déjà été produit de manière satisfaisante même si l’évolution rapide des travaux de recherche nécessite une actualisation régulière. Contentons-nous de citer deux productions de ce type : Celle de Mirjana Morokvasic à propos de l’ensemble des pays européens1et celle de François Dubet à propos de la France2. En second lieu parce que la recherche dans ce domaine souffre, selon nous, d’une non clarification des paradigmes, elle même en lien avec le contexte ci-dessus évoqué. L’urgence théorique se trouve en conséquence, pour nous, dans la compréhension des blocages au développement du savoir sur ces thèmes, dans la clarification des paradigmes et dans la mise en évidence des raisons et des enjeux de la domination de tel ou tel paradigme.

Sur quel héritage s’appuyer ?

4Jusqu’à la décennie 80 l’immigration est quasi-absente des recherches sociologiques et historiques. Elle semble être un domaine réservé à l’économie et à la démographie. Le monopole de la science économique n’était que le reflet d’une perception de l’immigré réduite à son statut de travailleur en transit. Abelmalek Sayad3a dans ce domaine fait œuvre de pionnier en mettant en exergue la myopie généralisée (ses conséquences et sa signification idéologique) consistant à occulter que « toute migration à vocation au peuplement ». Le monopole démographique pour sa part maintenait le caractère « transitoire » de l’immigration, celle-ci étant amenée à se « fondre » dans le « peuple français » postulé comme homogène du fait de l’efficacité du « creuset français » et son « modèle français d’intégration ».

5Cette prédominance des approches économiques et démographiques est à la fois reflet de la place de l’immigration dans notre société et productrice de celle-ci. Elle détermine également les choix des paradigmes dans les autres sciences sociales. Considéré comme « transitoire » soit du fait du retour au pays, soit du fait de son assimilation, l’immigration ne pouvait être approchée qu’à partir du paradigme de « l’adaptation culturelle ». L’approche culturaliste dans ses différentes versions contribuera ainsi à occulter la nécessité d’une prise en compte (politique, théorique et pédagogique) d’une hétérogénéité ethnique et culturelle grandissante et durable de la société française, produisant, ce faisant un obstacle supplémentaire et de taille au développement d’une « sociologie des relations interethniques », des facteurs de domination qui marquent ces relations et des discriminations qu’ils produisent-reproduisent.  

De quelques raisons du silence scientifique 

6L’absence d’intérêt des sciences sociales sur l’immigration en général et sur les relations interethniques en particulier est le résultat d’une série de causes s’entretenant l’une l’autre et faisant système. Ce caractère systémique est, selon nous, un indicateur du caractère de « révélateur social » de l’immigration dans la société française4. Sans être exhaustif, il n’est pas inutile de rappeler quelques-unes de ces raisons dans la mesure où elles contribuent, encore aujourd’hui, à freiner la dynamique de recherche ou à l’orienter en direction de certains paradigmes dominants :

71) Des causes historiques liées à la construction nationale française : Les travaux de Suzanne Citron5 sur l’enseignement de l’histoire ont mis en évidence la tendance à la destruction des altérités internes dans le processus de construction nationale français. La confusion entre unité politique de la nation et unicité culturelle a été, selon elle, prédominante au sein des élites de la révolution française et surtout de la troisième république. Nous avons tenté de montré dans d’autres travaux6 les conséquences de cette construction nationale spécifique : méfiance exacerbée à toute expression des minorités culturelles internes considérée comme menace à l’unité nationale, formalisation d’un « modèle français d’intégration » centré sur la hantise de l’assimilation, prédominance du culturalisme comme grille de lecture dominante des « obstacles à l’intégration », suridéologisation des questions de l’immigration, tabou social, politique et théorique à l’endroit des relations interethniques, etc. Les travaux de socio-histoire de Gérard Noiriel7soulignent pour leur part le lien étroit entre construction de l’Etat-nation en France et le développement politiquement et institutionnellement construit du clivage entre les français et les étrangers. La dialectique exclusion/inclusion, dominant/dominé tend à être politiquement déplacée, dans un souci de gestion des rapports entre classes sociales, en direction  du clivage français-étranger.

82) Des causes historiques liées à l’histoire coloniale : Le rapport à l’immigration s’est également construit à partir de l’irrigation de l’ensemble de la société française (y compris le domaine de la recherche bien entendu) par le projet colonial. Les travaux de Claude Liauzu8 en mettant en évidence, les liens entre la « pensée des lumières » et le rapport aux autres civilisations, soulignent les bases d’un très large consensus dépassant les clivages politiques habituels sur le projet colonial. La problématique du retard historique s’installe « naturellement » comme mode d’approche de l’autre et de ses différences. Elle débouche sur des conclusions en terme « d’œuvre civilisatrice » et sur une réflexion culturaliste (une fois dépassée le moment du racisme biologique) à l’endroit des fameux « obstacles culturels à l’intégration » qui ont fait couler beaucoup d’encre et inspirés des décennies de politiques publiques. L’œuvre non résumable d’Abdelmalek Sayad9 ouvrent de nombreuses pistes de recherches fécondes sur toutes les conséquences de la prise en compte du fait colonial dans l’entreprise d’analyse des questions liées à l’immigration.

93) Des obstacles épistémologiques : Ceux-ci sont liés à la domination d’une approche particulière du marxisme et du structuralisme dans les sciences sociales des décennies 60-70. L’approche économiciste du marxisme a contribué à ne considérer l’immigration que comme fait économique et les immigrés que comme simples forces de travail. Comme le souligne Jocelyne Streiff-Fenart10 cette approche disqualifie l’ethnicité en ne la présentant que comme déguisement des conflits de classes. Alors qu’aux USA et dans l’ensemble du mode anglo-saxon les recherches tentaient d’approfondir les liens complexes entre « classes et races » pour, en particulier saisir les discriminations particulières touchant la partie issue de l’immigration du monde ouvrier, les recherches françaises ignoraient pour une large part cette veine de réflexion. Il n’est d’ailleurs pas inintéressant de s’interroger sur le lien entre cette tendance économiciste et la lecture que nous donne Liauzu de la pensée des lumières et de ses conséquences. Une grande partie de la gauche française s’est, en effet construite à partir de cet héritage des lumières non analysé de manière critique. De la même façon le structuralisme a contribué à l’occultation des relations interethniques dans les sciences sociales. Comme le souligne Jocelyne Streiff-Fenard, le structuralisme est peu compatible avec l’aspect inévitablement dynamique de l’objet interethnique.

104) Des obstacles institutionnels et politiques : Les raisons évoquées plus haut se traduisent dans le monde de la recherche par une détermination forte du champs de la recherche conduisant à rendre illégitime certains paradigmes et à en rendre d’autres dominants. En premier lieu cet héritage conduit à une centration sur les catégories juridiques d’étranger et de national, occultant ainsi l’ensemble de la question des discriminations touchant les français issus de l’immigration. La polémique soulevée par le  travail de Michèle Tribalat11 indique le caractère encore prégnant de cet héritage. Quelle que soit l’opinion sur les thèses de Tribalat, son travail a eu le mérite de souligner à la fois l’ampleur des discriminations vécues que ne peuvent pas prendre en compte les statistiques construites à partir de la nationalité et le caractère encore largement idéologique et donc polémique des recherches sur l’immigration. En second lieu comme le souligne Abdelmalek Sayad, cet héritage conduit à une marginalisation des recherches sur l’immigration et les relations inter-ethniques : domaines de recherches peu valorisant pour la « carrière » de sociologue, faible nombre de laboratoires, sous-représentations dans les appels d’offres de recherche (ou alors cantonnement dans l’orientation culturaliste), etc. Comme le souligne Sayad12 nous restons en présence d’un « objet mineur ». De même Lorenzo13 a raison, selon nous, d’insister sur le constat que « l’on ne fait pas carrière avec l’immigration ». Enfin Marco Martiniello14 constate à juste titre que l’essentiel des recherches sur l’immigration et les relations interethniques restent le fait de chercheurs issus de l’immigration.

11Ces quelques grilles d’analyses des obstacles au développement de la recherche sur l’immigration et les relations interethniques sont à la fois non exhaustives et suffisantes pour comprendre les lenteurs et les orientations dominantes sur ces objets.

Les avancées pionnières et leurs négations

12Nous ne partons pourtant pas de rien. Plus exactement nous assistons depuis la décennie 80 à une négation des acquis de la recherche des décennies 60 et 70. Paradoxalement ce recul de l’intérêt pour l’objet est contemporain d’une visibilité sociale plus grande de la diversité culturelle de la société française. La marche pour l’égalité de 1983 et le mouvement  associatif qu’elle suscite visibilisent les enfants de l’immigration pour la plupart de nationalité française. Cet événement social souligne la caducité du critère juridique de nationalité pour saisir le réel social complexe et divers. Les revendications et mots d’ordres de cette marche dénoncent à la fois l’inégalité sociale et le refus d’une prise en compte de la pluralité de la société française. Les débats qui parcourent cette marche et qui lui succèdent posent la question de l’organisation des minorités qui se considèrent comme opprimées. Le mot tabou de minorité ethnique est utilisé sans complexe pendant la période par les jeunes marcheurs dans le même temps où ils revendiquent d’être français et citoyens à part entière. Le mot intouchable d’  « intégration » est remis en cause par ces jeunes acteurs qui lui reproche de les mettre sans cesse en « illégitimité de présence » par un doute permanent sur leur « intégration ». La fin de la décennie 80 se termine avec un retour en force de la logique intégrationniste qui referme le couvercle des avancées théoriques des décennies 60 et 70 et des mouvements sociaux des jeunes français issus de l’immigration de la décennie 80.

13C’est à la faveur de « l’affaire du foulard » que s’opère le retour des thématiques intégrationnistes présentant à nouveau comme un danger pour la nation toute expression d’une particularité ou d’une spécificité. La période est ainsi révélatrice de la dépendance des recherches sur la question avec le champ politique. C’est généralement en réponse aux besoins  concrets des politiques publiques que se construisent ces recherches. Leurs résultats sont dés lors, en grande partie déterminés par la manière dont les politiques publiques posent les problématiques de recherche et/ou les orientent au travers des cahiers des charges. La domination du paradigme intégrationniste dans le monde politique suscitera ainsi des recherches à dominante intégrationniste. Nous étions bien en présence de ce que Sayad a justement nommé une « problématique imposée »15.

14Pourtant il convient de rappeler que A. Michel16 présente en 1962 la France comme un des pays (à côté de l’Angleterre et des U.S.A.) dans lequel la « sociologie des relations raciales » devrait connaître un développement important. Roger Bastide17 pour sa part fait le point sur les acquis de la recherche française en la matière. Il met en évidence des dimensions qui seront largement occultées au cours de la décennie 80 et qui commencent tout juste à être redécouvertes aujourd’hui. Son bilan des recherches sur les relations ethniques est publié dans une revue au titre évocateur : ethnie. Il y souligne les aspects suivants :

15-L’importance de la prise en compte du fait colonial comme déterminant des relations interethniques,

16-La nécessité de penser ce fait colonial comme fait de domination reproduit, entre autre, par les préjugés et les discriminations,

17-L’affirmation d’une posture anticulturaliste. Les modalités des relations interethniques ne sont pas issues des « distances culturelles » ou des « valeurs culturelles » mais sont des résultats sociaux liés aux processus de dominations,

18-La définition de l’objet « relation ethnique » comme étant l’étude de la production sociale des différences ethniques et non comme étude de la relation entre « ethnies » ou « cultures ».

19Ces acquis sont encore d’une grande modernité au regard des productions actuelles sur l’immigration et de la domination des paradigmes culturalistes et intégrationnistes dans les mondes médiatique et politique. Au même moment où il s’avérait nettement que l’immigration postcoloniale était, comme l’avait souligné Sayad, de peuplement, les recherches françaises refusaient majoritairement l’objet interethnique.

Les mutations du contexte 

Développement de la recherche et évolution du droit

20A défaut d’une légitimation d’une sociologie des relations interethniques les recherches sectorielles se sont développées. L’ampleur des discriminations vécues par les jeunes français issus de l’immigration postcoloniale suscita de nombreuses études et monographies dans les domaines du logement, de la scolarité, de l’accès à l’emploi, du déroulement de carrière, de l’accès au loisir, etc. La décennie 90 sera donc celle du développement d’une connaissance factuelle importante à partir de l’angle des discriminations. Il est vain de tenter ici une exhaustivité, contentons nous de souligner certaines recherches inimaginables dans la décennie précédente du fait du « tabou des origines » pour reprendre une expression de Gérard Noiriel :

21-Logement : Simon P., les discriminations raciales et ethniques dans l’accès au logement social, Note du G.E.L.D, n° 3, Paris, 2001.

22-Scolarité : Felouzis G., Liot F., Perroton J, Ecole, Ville, Ségrégation – La polarisation sociale et ethnique des collèges dans l’académie de Bordeaux, Rapport de recherche, Université de Bordeaux 2, 2002.

23-Emploi : Bataille P., Le racisme au travail, Paris, La Découverte, 1997 ; Fédération CGT des finances en collaboration avec des chercheurs de l’U.R.M.I.S. et de L’I.S.E.R.E.S ; Aubert F, Tripier M, Vourc’h F., Les jeunes diplômés de l’immigration face à l’emploi : égalité des chances ou discrimination ? , rapport pour le F.A.S., C.N.R.S.-U.R.M.I.S., Paris, 1995.

24Ces quelques références parmi beaucoup d’autres mettent en évidence que les termes de « discrimination raciale » ou de « discrimination ethnique » sont désormais sortis du tabou.

25En lien avec ce développement des recherches sectorielles une évolution législative significative se réalise sur la question des discriminations. Progrès du droit et développement des recherches se sont donc encouragés au cours de la décennie 90.

26En effet, la signature par les membres de l’Union Européenne du Traité d’Amsterdam le 10 novembre 1997, dont l’Article 13 stipule « Sans préjudice des autres dispositions du présent traité et dans les limites des compétences que celui-ci confère à la Communauté, le Conseil, statuant à l'unanimité sur proposition de la Commission et après consultation du Parlement européen, peut prendre les mesures nécessaires en vue de combattre toute discrimination fondée sur le sexe, la race ou l'origine ethnique, la religion ou les convictions, un handicap, l'âge ou l'orientation sexuelle », impulsera une nouvelle dynamique.

27Au niveau national, le gouvernement français se saisit de la question des discriminations en créant, par une circulaire du Ministère de l’Intérieur en date du 18 janvier 1999 des Commissions départementales d’accès à la citoyenneté (CODAC) placées sous la responsabilité des préfets.

28La même année est publié le rapport « Belorgey » (BELORGEY J.-M., « Lutter contre les discriminations, Rapport à madame la Ministre de l’Emploi et de la Solidarité », mars 1999, La documentation française) qui préconise notamment une adaptation de l’arsenal juridique ainsi que la création d’une autorité indépendante chargée du traitement individualisé des dossiers et de la formulation de propositions d’actions. Finalement c’est un groupement d’intérêt public, le Groupe d’étude sur les discriminations (GIP-GED) qui sera créé le 15 avril 1999.

29Le 11 mai 1999, une table ronde associant l’Etat et les partenaires sociaux débouche sur l’adoption de la « Déclaration de Grenelle » sur les discriminations raciales dans le monde du travail qui donne les grands axes de l’action gouvernementale à venir.

30La création d’un numéro vert pour les personnes témoins ou victimes de discrimination raciale : le 114, venant compléter ce dispositif public, sera annoncée lors des Assises de la Citoyenneté et de la lutte contre les discriminations, à Paris (La Défense), par Mme Martine Aubry, ministre de l’Emploi et de la Solidarité, le 18 mars 2000. La gestion de ce numéro gratuit, opérationnel depuis le 16 mai 2000, sera confiée au GED, qui est renommé GELD (Groupe d’étude et de lutte contre les discriminations) à compter du 1er janvier 2001. Le traitement local des appels reçus au 114 est confié aux CODAC.

31Lors de cette même année, deux directives du Conseil de l’Union européenne sont adoptées, qui précisent la définition du principe de non-discrimination, en y intégrant les notions de discrimination directe, de discrimination indirecte et de harcèlement. Elles requièrent la mise en place dans l’arsenal juridique des pays de l’Union d’une nouvelle répartition de la charge de la preuve en matière civile au profit des victimes. Ces règles devront être transposées en droit interne dans les 3 ans.

32La Directive 2000/43/CE du Conseil du 29 juin 2000 relative à la mise en oeuvre du principe de l'égalité de traitement entre les personnes sans distinction de race ou d'origine ethnique assure la protection contre la discrimination dans l'emploi et la formation, l'éducation, la sécurité sociale, les soins de santé et l'accès aux biens et services ; contient des définitions de la discrimination directe et indirecte, du harcèlement et des rétorsions ; donne aux victimes de discrimination le droit d'accéder à des procédures judiciaires ou administratives et prévoit des sanctions appropriées pour les auteurs des actes de discrimination ; répartit la charge de la preuve entre le plaignant et la partie défenderesse dans les affaires civiles et administratives ; et prévoit la création dans chaque État membre d'un organisme de promotion de l'égalité de traitement et la possibilité pour les victimes de discrimination raciale de bénéficier d'une assistance indépendante.

33La Directive 2000/78/CE du Conseil du 27 novembre 2000 portant création d'un cadre général en faveur de l'égalité de traitement en matière d'emploi et de travail introduit le principe d'égalité de traitement dans l'emploi et la formation indépendamment de la religion ou des convictions, d'un handicap, de l'orientation sexuelle et de l'âge. ; applique des définitions identiques à celles de la directive sur l'égalité raciale concernant la discrimination, les droits aux voies de recours et le partage de la charge de la preuve ; exige des employeurs de consentir des aménagements raisonnables pour les personnes handicapées qui sont qualifiées pour exercer l'activité en question ; autorise, dans des cas restreints, des exceptions au principe de l'égalité de traitement, par exemple, pour préserver le caractère particulier de certaines organisations religieuses, ou pour permettre des mesures spéciales destinées à promouvoir l'intégration des travailleurs plus âgés ou plus jeunes sur le marché du travail

34En 2001, la circulaire interministérielle relative à la relance et à la consolidation du dispositif 114-CODAC d’accès à la citoyenneté et de lutte contre les discriminations est venue re-préciser le cadre et les modes de fonctionnement dudit dispositif (circulaire DPM/ACI2 n° 2001/526 du 30 octobre 2001).

35Par ailleurs, conformément à l’obligation de transposition des directives européennes dans les 3 ans, le processus de refonte de l’arsenal juridique initié par celles-ci aboutit au vote de la loi relative à la lutte contre les discriminations (loi n°2001-1066 du 16 novembre 2001). Celle-ci inscrit, dans son article 9, le dispositif 114-CODAC dans un cadre législatif. Elle modifie considérablement le Code du travail (extension du domaine de la discrimination prohibée ; nouvelle répartition de la charge de la preuve ; droit d’agir en justice des syndicats et des associations ; pouvoirs d’enquête élargis de l’inspection du travail...), les textes relatifs aux droits et obligations des fonctionnaires (liste des causes de discrimination complétée ; sanctions disciplinaires à l’égard des auteurs...) ainsi que le Code pénal (extension du domaine de la discrimination prohibée à l’accès au stage ; liste des causes de discrimination complétée).

36La loi de modernisation sociale (Loi n°2002-73 du 17 janvier 2002) viendra compléter cette transposition pour ce qui est de la discrimination dans l’accès au logement ainsi que du harcèlement moral, en instaurant un régime juridique précis à ce qui, aux termes des directives européennes, est apparu comme l’une des formes possibles de la discrimination raciale.

37Le vote de la loi Lellouche (loi n° 2003-88 du 03 février 2003) aggrave les peines punissant les infractions à caractère raciste, antisémite ou xénophobe

38Pour finir, le Premier ministre, M. Jean-Pierre Raffarin, à la demande du Président de la République, a mis en place, le 2 juin 2003, une mission d’étude pour la création d’une nouvelle autorité administrative indépendante, chargée de lutter contre l’ensemble des discriminations dont peuvent être victimes les personnes résidant en France. Cette mission confiée, à titre personnel, à M. Bernard Stasi, s’appuie notamment sur les moyens du GIP-GELD et doit rendre son rapport en février 2004, pour une création de l’autorité indépendante avant la fin de cette même année.

39Dans sa lettre de mission, le Premier ministre précise que cette Autorité doit faire « tout particulièrement écho aux exigences fixées par l’article 13 du traité d’Amsterdam et les directives communautaires en découlant qui imposent la mise en place d’un organisme de ce type dans chaque Etat membre. Elle s’inscrit dans une démarche tendant à compléter l’arsenal législatif interne ». Le champ de cette Autorité couvrira l’ensemble des discriminations provenant du racisme, de l’intolérance religieuse, du sexisme, de l’homophobie, du handicap, etc.…

40Ces avancées juridiques sont une reconnaissance publique de l’existence des discriminations ethniques jusque la occultées et une légitimation des recherches et des mobilisations pour les faire reculer.

Une complexité et des chevauchements

41Les progrès des recherches sectoriels et de la connaissance factuelle n’éliminent pas le besoin de clarification tant des concepts que des paradigmes. Or dans ce domaine le débat n’en est qu’au début et de nombreuses études restent marquées par l’imprécision et parfois la confusion. Ce constat a une base objective liée à la complexité du phénomène étudié et à l’existence d’objets connexes en relation étroite. Nous ne citerons que deux questions nécessitant, selon nous, des positionnements précis :

42 - Sociologie de l’immigration ou sociologie des relations interethniques : Nous avons soulignés plus haut la tendance de la recherche française à se centrer sur l’immigration et à occulter les relations interethniques. La conséquence en a été l’impossibilité de penser les discriminations des français issus de l’immigration. La prédominance du critère juridique de nationalité a débouché sur une sous-estimation des discriminations en œuvre dans la société. Elle a conforté l’idée du caractère transitoire de l’immigration, les problèmes se résolvant au fur et à mesure de « l’intégration » ou disparaissant du fait du « retour au pays ». Elle a également contribuée à rendre impensable la dissociation des concepts de nationalité et de citoyenneté. Elle a aussi favorisé le culturalisme et mis au second plan les processus sociaux de production de l’ethnicité. Elle a enfin orienté les mobilisations publiques vers des actions d’adaptation des sujets, en lieu et place d’une action sur les systèmes et institutions producteurs d’inégalités sociales et de discriminations ethniques. Si les deux objets ont leur pertinence propre, si des liens les relient à l’évidence, si des processus communs sont présents, il n’en demeure pas moins qu’une dissociation est nécessaire.

43- Racisme ou discrimination : Il est acquis aujourd’hui que les discriminations sont une des formes du racisme. Plus exactement le racisme prend trois formes d’expressions18 : le racisme comme préjugé ( stéréotypes, opinions, croyances …), le racisme comme idéologie ( théories, doctrines, vision du monde), le racisme comme pratiques ( discriminations, ségrégations, violences…). Il n’y a cependant pas d’automaticité entre ces différentes formes. Le porteur d’un préjugé raciste n’a pas systématiquement un comportement raciste. A l’inverse la discrimination peut exister indépendamment de l’existence d’un préjugé raciste. Autrement dit la discrimination existe fréquemment indépendamment de la conscience que l’on en a. La tendance en France est pourtant de réduire le racisme à la dimension d’intentionnalité c’est à dire au pire au racisme comme idéologie et au mieux en ajoutant à cette première forme, le racisme comme préjugé. La conséquence est de taille comme le souligne Christian Poiret et François Vourc’h : « Elle laisse donc de côté l’essentiel du racisme ordinaire c’est à dire des discriminations qui sont considérées comme « naturelle » et qui confinent certains groupes ( les femmes, les immigrés, les « Noirs ») dans des statuts infériorisés »19.

44Si les discriminations sont bien une des formes d’expression du racisme, il convient néanmoins de les étudier de manière spécifique afin d’éviter les processus de sous-estimation issus de la tendance française à limiter le racisme au racisme comme idéologie ou comme préjugé. Cette nécessité ne doit cependant pas nous amener à sous-estimer les liens entre les différentes formes de racisme. C’est bien entendu l’existence du racisme comme idéologie et comme préjugé qui explique  que les discriminations apparaissent comme « naturelle » c’est à dire comme invisibles et/ou non questionnantes et/ou comme légitimes. Dans ce domaine nous avons autant besoin d’insister sur la spécificité des discriminations dans l’objet général qu’est le racisme que d’approfondir notre connaissance des liens entre les différentes formes de racismes.

45- Les différentes formes de discriminations : L’analyse spécifique des discriminations ne règle pas la question de la sous-estimation du phénomène. La tendance française à ne prendre en compte que le racisme comme idéologie peut se retraduire à l’intérieur de la spécificité de l’objet discrimination par une prise en compte exclusive des seules discriminations intentionnelles c’est à dire des pratiques discriminatoires directement et explicitement sous-tendues par le racisme comme idéologie ou par le racisme comme préjugé. Or ces dernières ne recouvrent pas, loin s’en faut, l’ensemble des discriminations. Il est donc important que les définitions du concept de discrimination soient suffisamment précises afin de rendre compte des différentes formes d’expression des pratiques discriminatoires.

46Comme le souligne Poiret et Vourc’h trois conceptions au moins sont repérables : « une définition limitative, la discrimination directe, définie comme un ensemble d’actes volontaires, intentionnellement discriminatoires ; une deuxième définition, plus extensive, la discrimination indirecte qui prend en compte les situations objectives de traitement inégalitaire mettant en cause des individus ou des groupes, indépendamment de toute intentionnalité discriminatoire, en termes ethniques ou raciaux ; enfin une troisième définitions très large, la discrimination systémique qui relève des effets globaux du système social »20.

47- D’autres auteurs proposent une typologie des différentes formes de discrimination autour de deux critères : les discriminations comme résultat de l’action directe d’un acteur individuel ou collectif (les discriminations directes) et les discriminations comme effet structurel des inégalités (les discriminations structurelles). Les discriminations directes peuvent se distinguer à leurs tours en trois composantes : « la discrimination raciste : l’action est basée sur des préjugés racistes qui eux-mêmes font appel à des stéréotypes négatifs envers certains groupes sociaux ; la discrimination statistique : l’action n’est pas basée directement sur des préjugés racistes mais sur une perception des caractéristiques des minorités ethniques qui sont estimées comme étant préjudiciables pour l’activité économique ; la discrimination sociétale : cette action n’est pas basée sur un jugement hostile ou des préjugés mais se réfèrent à l’attitude négative des autres personnes envers les membres du groupe social (discrimination par les travailleurs, discrimination par les consommateurs) »21. Les discriminations structurelles peuvent également être décomposées en : « discrimination indirecte : bien que neutre en apparence, des procédures de recrutement ou de travail discriminent en pratique les membres de certains groupes ; la discrimination historique : Bien que neutre dans le temps présent, des pratiques ont des effets négatifs sur les groupes en raison de causes historiques. La discrimination opérée dans le passé en confinant les agents dans des positions inférieures se reproduit sous la forme d’inégalités structurelles ; la discrimination différée : elle résulte de l’effet du champ économique de la discrimination dans un autre champ social (école, logement, etc.) »22. D’autres typologies sont, bien entendu, possibles, l’essentiel ici est d’éviter la réduction des discriminations aux seules discriminations directes dans la première typologie et aux seules discriminations raciste dans la seconde.

48- Identités-substances ou identités socialement produites : Utiliser les concepts de discrimination ethnique, raciale ou ethno-raciale suppose une précision sur les notions de différences, d’identités ou de cultures. Faute de celle-ci le danger est toujours présent de retomber dans une des versions du culturalisme. Les conceptions substantialistes ou essentialistes de la culture (de l’identité, de l’ethnie, de l’appartenance, etc.) définissent ces dernières comme réalités objectives issues d’un héritage et/ou d’une origine nationale et/ou culturelle. Dans ce cadre l’analyse se penche sur les effets de la rencontre entre deux univers culturels et/ou identitaires et tend ainsi quasi-inévitablement vers des conclusions culturalistes à base d’adaptabilité ou d’obstacles à celle-ci c’est à dire encore débouche sur le paradigme intégrationniste. Surtout cette approche occulte les processus de production et de reproduction sociales des identités et des appartenances collectives. A l’inverse de cette approche, l’identité (ou l’ethnie, ou la différence culturelle, etc.) peuvent s’analyser comme résultat d’une interaction entre un groupe majoritaire et un groupe minoritaire. Comme le souligne M. Oriol23 les cultures et les appartenances sont dans cette approche produites par les modalités des systèmes d’interaction. Les différences culturelles ne sont pas des substances mais des productions sociales. La définition substantialiste des cultures ou de l’identité oriente vers le paradigme intégrationniste, alors que la définition interactionniste ouvre de nouvelles perspectives paradigmatiques.

49- Discriminations ethniques et/ou discriminations raciales : Ayant posé précédemment que la différence culturelle ou l’ethnie étaient essentiellement une construction sociale, il reste à caractériser la nature des discriminations dont nous parlons.  Compte tenu du rapport à l’altérité hérité du franco-centrisme de la pensée des lumières, de la construction nationale française et du passé colonial, l’attribution d’une altérité à une personne ou à un groupe a comme conséquence une infériorisation légitime, une exclusion normale, une domination « naturelle », etc. Il reste que cette attribution d’une altérité peut se déployer à partir d’une grille de lecture biologisante (consciente ou non) donnant naissance au racisme ou d’une logique explicative culturaliste (tout aussi consciente ou inconsciente) suscitant une production de l’ethnisme. Soulignons à cet égard que Frantz Fanon soulignait déjà dans les années 60, la tendance au passage d’un racisme biologique à un racisme culturaliste. Dans les années 80, la force de la « nouvelle droite » a justement été de théoriser cette mutation des logiques racistes. La revendication d’une reconnaissance de la diversité culturelle française a pu ainsi être traduite et réinterprétée en culte de la pureté culturelle de chaque groupe c’est à dire en justification de « l’apartheid culturel ». Discriminations ethnistes et racistes apparaissent en conséquence comme un continuum dans l’attribution d’une altérité radicale et présentée comme invariante (dans le temps et dans l’espace c’est à dire non dépendante des conditions sociales d’existences), comme l’expression de deux formes distinctes d’une même réalité raciste, comme effet de deux formes du racisme : le racisme biologique et le racisme culturaliste. Les deux discriminations, ethniste et raciste, existent donc et peuvent cohabiter au sein du même discours et au cœur de la pratique d’un même acteur ou d’un même fonctionnement institutionnel.

50- La question de la double discrimination : Les femmes issues de l’immigration sont pour leur part soumises à une double discrimination liée au genre et à l’origine. Des débats sans fin sont possibles sur l’aspect prédominant de telle ou telle discrimination. La question est complexe dans la mesure où elle reflète des réalités contradictoires. D’une part les femmes issues de l’immigration touchées par la discrimination ethnique ou raciale sont également touchées par l’existence de droits sociaux familialisés et par un contexte social patriarcal débouchant sur des discriminations en raison du genre. D’autre part les blocages de l’inconscient collectif et donc des pratiques sociales sont plus prégnants dans l’histoire contemporaine française pour l’origine que pour le genre. L’antériorité des mobilisations et des luttes sociales contre les discriminations en raison du genre explique ce blocage moindre des inconscients collectifs et des pratiques sociales. Ce blocage moindre ne signifie pas la disparition des obstacles à l’égalité mais la tendance à des processus inégalitaires moins visibles et plus intériorisés. Nous sommes donc, selon nous, en présence d’un cumul des discriminations s’articulant tendanciellement au sein des mêmes pratiques sociales et qu’il est difficile de dénouer en terme de spécificités discriminatoires. Un tel constat souligne le retard de la recherche en matière de discrimination. Il plaide pour la nécessité non seulement d’une analyse plus fine des processus discriminatoires mais pour une attention plus précise au cumul des discriminations touchant les femmes issues de l’immigration.

La question des paradigmes

51Les productions françaises en matière d’immigration ou de relations interethniques permettent de formaliser trois paradigmes distincts porteurs d’enjeux et de pratiques sociales tout aussi différents. Chacun de ces paradigmes peut ensuite se décomposer en plusieurs grilles explicatives s’intéressant à tel ou tel facteur jugé prédominant. Il reste cependant que l’état du débat en France et la domination massive d’un des paradigmes sur les autres rendent  nécessaire  une clarification des choix paradigmatiques. Cela est d’autant plus important que les mêmes termes et concepts sont utilisés dans le vocabulaire scientifique et dans les discours politiques et médiatiques.

Le paradigme intégrationniste

52Ce paradigme largement dominant se centre entièrement sur les questions de l’immigration éliminant les autres aspects des relations interethniques. L’intégration se définit alors comme limite de la disparition de l’altérité et comme processus pouvant se mesurer à l’aide d’une batterie d’indicateurs (mariages mixtes, maîtrise de la langue, nombre de naturalisation, etc.). Ce paradigme pose les différences culturelles comme héritage à éliminer pour rejoindre la « norme » ce qui conduit inévitablement à une tendance à la réification des  différences culturelles tant de l’autre que de la « culture » du groupe majoritaire. Intégrationnisme et culturalisme vont donc ensemble, y compris quand le discours et les pratiques se font volontairement politiques ou sociaux. Les spécificités culturelles se trouvent ainsi décontextualisées et découplés des systèmes de relations sociales. Elles apparaissent dés lors comme simple retard lié aux survivances ou aux résistances de la tradition que les politiques de soutien à l’adaptation devrait permettre de combler. Intégrationnisme et pensée adaptative vont donc également ensemble. Ce paradigme est dans la négation d’une production sociale des différences. Au delà de différences héritées c’est également la place dans le système social qui produit de la différence culturelle. Les travaux sur les jeunes français issus de l’immigration soulignent le processus de création permanente de différences alors même qu’ils sont entièrement socialisés en France.  De la même façon l’utilisation de la langue française renvoie autant à l’apprentissage qu’à une place sociale précise en terme de domination ou de marginalisation.  

Le paradigme de la construction sociale des identités

53Ce second paradigme se construit en opposition au précédent. Les identités ne sont pas appréhendées comme simple héritage et comme substance mais comme résultantes d’une construction sociale liée au système de relation entre le groupe majoritaire et le groupe minoritaire. Le processus de production des identités et des différences est justement ici l’objet de la recherche et de la réflexion. Compte tenu d’un type de relation et d’interactions  dans un système social, les acteurs du groupe minoritaire sont à la fois assignés à des configurations identitaires et réagissent également à leurs problèmes sociaux en développant des stratégies identitaires de distinctions et/ou d’invisibilisations. Ce paradigme ouvre de manière beaucoup plus féconde à la prise en compte des discriminations en raison d’une place dominée du groupe minoritaire. Les différences culturelles peuvent ainsi être analysées comme résultantes d’un contexte social. Ne pas maîtriser la langue française après des années de séjour ou porter le foulard, ou encore visibiliser des différences dans la sphère publique, etc., peuvent alors se comprendre comme autre chose qu’une tradition maintenue. Ces comportements peuvent alors être saisi comme réaction à un vécu social non égalitaire. A la différence du paradigme intégrationniste qui pose la discrimination comme résultat d’une intégration insuffisante c’est à dire d’une adaptation  non entièrement réalisée, ce paradigme pose au contraire la différence comme résultante et production des inégalités et de la discrimination. Ce paradigme suppose donc une rupture avec le culturalisme dans ses différentes versions et avec son processus de réification des cultures et des différences. Si le paradigme intégrationniste conduit à des pratiques en terme d’adaptation, le paradigme de la construction sociale oriente, lui, vers des actions de lutte contre les discriminations et de promotion de l’égalité sociale.

Le paradigme du rapport colonial

54Complémentaire du paradigme précédent, il est question ici du processus historique conduisant à l’ethnicisation de certaines populations plutôt que d’autres. Les travaux de Sayad et de Noiriel ont souligné la dimension heuristique de cette approche. Au sein de ce paradigme la figure de l’autre est pensée à partir d’une part des liens de dominations (du passé ou du présent et souvent des deux) entre le pays d’origine et le pays « d’accueil » (le pays d’origine pouvant se reproduire de génération en génération par le recourt au racisme biologique, à l’ethnisme ou au culturalisme) et d’autre part à partir de la place dominée occupée dans la structure sociale française. L’histoire de la domination est ici perçue comme productrice des images mentales légitimant les inégalités et discriminations du présent et des intériorisations dans les fonctionnements institutionnels. Complémentaire avec le précédent paradigme, celui-ci est tout autant contradictoire avec les approches en terme d’adaptabilité ou avec le culturalisme. Son intérêt est d’intégrer l’histoire dans la compréhension des processus de domination du présent. Ce paradigme conduit comme le précédent à une attention particulière aux processus de production-reproduction des discriminations tout en interrogeant le contexte idéologique global dans lequel s’insèrent ces processus.

55En conclusion nous nous contenterons d’un double constat. D’une part l’état des savoirs souligne l’énorme enjeu social du thème de la discrimination. D’autre part il indique l’ampleur du chantier qui reste devant nous. Les recherches existantes indiquent que les discriminations ethniques et raciales ne sont pas qu’un simple héritage d’un passé révolu mais une production permanente de notre fonctionnement social. Pour prendre en main ce chantier tous les paradigmes n’ont pas la même valeur heuristique, ni les mêmes conséquences sociales. Certains comme le culturalisme ou l’intégrationnisme ont eu et ont encore largement, selon nous, un rôle actif dans la production des discriminations ethniques et/ou raciales. Soyons vigilant aujourd’hui que le débat sur les discriminations est public de ne pas simplement changer de termes tout en gardant les mêmes logiques et les mêmes contenus.

Notes

1  Morokvasic, M., Migrations in Europe : trends in research and sociological approaches : perspective from the country of origin and destination ( 1060-1980), in, Current Sociology, n°32, 2 et 3, 1984.

2  Dubet, F., Trois processus migratoires, in, Revue Française des Affaires Sociales, n°3, 1989.

3  Sayad, A., La double absence, Paris, Seuil, 1999.

4  Bouamama, S., Dix ans de marche des beurs. Chronique d’un mouvement avorté, Paris, Desclée de Brouwer, 1994.

5  Citron, S., Le mythe national, l’histoire de France revisitée par Suzanne CITRON, Paris, éditions de l’Atelier, 2008

6  Bouamama, S., Cordeiro, A., et Roux, M., Vers une Nouvelle citoyenneté. Crise de la pensée laïque, Paris, La Boîte de pandore, 1991.

7  Noiriel, G., Le Creuset français – Histoire de l’immigration XIXè-XXe siècle, Seuil, 1988.

8  Liauzu, C., Race et civilisation-anthologie critique, Syros, 1992.

9  Pour une bibliographie complète cf. en particulier : Collectif Manouchian, « Bibliographie d’Abdelmalek Sayad », in, Les Figures de la Domination [En ligne], Ressources sur les dominations, Bibliographies, mis à jour le : 05/07/2009, URL : http://www.lesfiguresdeladomination.org/index.php?id=228

10  Streiff-Fenart, J., Les recherches interethniques en France : Le renouveau, Migrants-formation, n° 109, juin 1997.

11  A travers par exemple : Tribalat, M., Faire France : une grande enquête sur les immigrés et leurs enfants, Paris, La Découverte, 1995 ; ou bien Riandey, B., Simon, P ., et Tribalat, M., De l'immigration à l'assimilation : enquête sur les populations d'origine étrangère en France, Paris, La Découverte, 1996.

12  Sayad, A., Tendances et courants des publications en sciences sociales sur l'immigration en France depuis 1960, in, Current sociology, ISA, vol.32, n°3, Sage publications, Tome 2, hiver 1984, pp.219-304..

13  Lorenzo, P., Approche qualitative des recherches sur l’immigration en France, Paris, Centre de recherches et d’études d’anthropologie et d’urbanisme, 1989.

14  Martiniello, M., Problèmes et difficultés de la constitution d’un lieu de savoir : la sociologie des processus migratoires et des relations Interethniques, Cahiers de sociologie et d’économie régionales, n° 21-22, Bruxelles, 1994.

15  Sayad, A., op. cit.

16  Michel, A, Tendances nouvelles de la sociologie des relations raciales, in, Revue française de sociologie, Vol. 3, n°2, avril-juin 1962, pp. 181-190.

17  Bastide, R., Les études et les recherches interethniques en France de 1945 à 1968, in, Revue ethnie, n°1, Mouton, 1971.

18  Taguieff, P-A, Le racisme, Paris, Flammarion, 1997.

19  Poiret, C., et Vourc’h, F., Rapport U.R.M.I.S. sur les discriminations, Etudes et Recherches I.S.E.R.E.S., n° 165, Paris, 1998.

20  Ibidem.

21  Borgogno, V., Frickey, A., Primon, J-L, et Vollenweider-Andresen, L., Identification des discriminations dans l’accès à l’emploi des diplômés du supérieur issus de l’immigration, rapport provisoire, U.R.M.I.S., Paris, 2003.

22  Ibid.

23  Oriol, M., Les variations de l’identité, rapport Final de l’A.T.P. C.N.R.S.,vol 1, 1984.

Pour citer ce document

Saïd Bouamama, « Recherche balbutiante et postulats multiples : La nécessaire clarification des paradigmes », in, Les Figures de la Domination [En ligne], mis en ligne le : 06/07/2010, URL : http://www.lesfiguresdeladomination.org/index.php?id=363.

Quelques mots à propos de :  Saïd Bouamama

sbouamama@ifar59.frSociologue, directeur de recherche à l’IFAR