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Les Figures de la Domination
Revue pour la conscientisation des rapports de domination : sexe, race et classe

Discrimination systémique

Saïd Bouamama

Re-Mondialisation, recomposition du capital et Immigration

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Texte intégral

1La disparition des pays de l’Est et, avec elle des équilibres issus de la seconde guerre mondiale, transforme profondément le fonctionnement de l’économie mondiale et en conséquence de chacune des économies nationales. Ce qui est communément appelé mondialisation est le résultat de l’exploitation des nouvelles marges de liberté que possède le capital depuis la fin du contrepoids que constituait les pays de l’Est. Ces mutations profondes ont des conséquences précises sur les modes de gestion de la force de travail dans chacun des pays capitalistes développés. L’immigration joue un rôle particulier dans l’émergence de ces nouvelles modalités du rapport salarial.

Le rôle classique de l’immigration au sein des économies nationales

2Pour saisir les enjeux de transformations actuelles, il convient d’avoir à l’esprit le modèle antérieur et la place qu’y tenait l’immigration. Compte tenu de la taille de cet article nous résumerons à trois les fonctions jouées par l’immigration : économique, politique et idéologique.

L’instance économique : l’immigration comme variable d’ajustement structurel

3La tendance à la circulation du capital vers les secteurs à fort taux de profits a pour conséquence le besoin de faire circuler la force de travail. Ce besoin de circulation se heurte au rapport de forces entre le capital et le travail à chaque moment historique, dont une des dimensions est la lutte des salariés pour les sécurités sociales. La lutte entre le capital et le travail peut ainsi se lire également comme antagonisme entre besoin de circulation de la force de travail pour le capital et revendications de sécurités sociales pour les travailleurs. L’immigration est ainsi une nécessité des économies capitalistes, non seulement en termes de besoin quantitatif de force de travail, mais également en termes de disposition de cette force de travail au bon endroit, dans les bons secteurs, etc., c’est-à-dire que l’immigration est une variable d’ajustement.

4Cette fonction économique d’ajustement peut se formaliser dans la formule suivante : “ premiers licenciés, premiers embauchés ”. Les restructurations et crises économiques sont ainsi tout au long du siècle dernier l’occasion de licenciements massifs de la force de travail immigrée, rendue disponible pour migrer une nouvelle fois mais cette fois-ci vers d’autres secteurs économiques. Les périodes de reprises (et l’incertitude qui pèse toujours sur leur durée et leur ampleur) sont pour les mêmes raisons des périodes d’embauches importantes de forces de travail immigrées. D’autres catégories de la population jouent également cette fonction d’ajustement : les femmes et les jeunes. Ces trois catégories ont en commun d’être plus précarisées que le reste du monde du travail, c’est-à-dire de disposer de capacités moindres de résistances face à l’instabilité imposée par les besoins du capital.

5Pour que ce traitement spécifique (des immigrés, des femmes, des jeunes) soit possible, il faut qu’il apparaisse comme “ naturel ”, c’est-à-dire comme non scandaleux aux yeux de l’ensemble du monde du travail et aux yeux mêmes de ces catégories discriminées. Le machisme, le racisme et l’adultocentrisme sont trois outils idéologiques destinés au monde du travail afin qu’il accepte (et dans certaines circonstances demande) un traitement discriminatoire contre une de ses composantes.

L’instance politique : l’immigration comme modalité de gestion du rapport de classes

6La seconde fonction de l’immigration est politique. Elle consiste à utiliser l’immigration pour affaiblir les résistances ouvrières. En fonction des rapports de classes nationaux la configuration peut varier. Dans le cas français l’immigration a été utilisée pendant longtemps pour éviter les affrontements de classes entre petite paysannerie et capitalistes. La raison est à rechercher dans la place centrale jouée par la petite paysannerie dans la révolution anti-féodale de 1789. Celle-ci a été la véritable base d’offensive de la révolution contraignant ainsi la nouvelle classe dominante à inscrire dans la durée le processus de dépossession de la paysannerie qu’exige l’industrialisation. L’exode rural en France s’est pour cette raison inscrit sur une durée beaucoup plus longue que dans d’autres pays. Le besoin en force de travail a été compensé par le recours à l’immigration.

7De manière plus générale, l’immigration est utilisée pour “ libérer ” les ouvriers nationaux des secteurs et des postes de travail les plus durs, les plus flexibles, les plus instables. Cet aspect est repérable dans l’analyse historique des statistiques des maladies professionnelles, des accidents du travail, des espérances de vie. L’immigration est ainsi un élément de négociation avec les organisations ouvrières, les concessions aux ouvriers nationaux se réalisant sur la base d’un traitement discriminatoire de la composante immigrée de la classe ouvrière. Le Chauvinisme et/ou le nationalisme est alors un excellent outil idéologique pour rendre “ naturel ” et même “ souhaitable ” cette discrimination. La frontière de la nationalité est ici utilisée pour masquer la frontière de la classe sociale. A la division entre un “ nous ” ouvrier et un “ eux ” capitaliste, est substituée un clivage entre un “ nous ” national et un “ eux ” immigré.

L’instance idéologique : éviter la conscience d’une communauté d’intérêts

8Les deux fonctions précédentes en supposent une troisième sans laquelle rien n’est possible. Nous définissons l’idéologie comme représentation inversée de la réalité sociale, de ses clivages et contradictions, de ses lois de fonctionnement. Elle se traduit par une inversion des causes et des conséquences, par la production de différences là où il n’y en a pas et de ressemblances là où elles n’existent pas, par des attributions causales culturalistes et individualistes à des processus fondamentalement économiques, sociaux et collectifs.

9Dans le même temps où le capital a sans cesse besoin de forces de travail immigrées, il lui est également nécessaire de les ghettoïser, c’est-à-dire d’éviter le “ vivre ensemble ” avec le reste du monde ouvrier, susceptible de donner naissance à une conscience de classe et une lutte collective et commune. Nous avons déjà souligné le racisme et le culturalisme comme deux outils essentiels de ce besoin idéologique. De nombreux autres existent : discours sur l’invasion, l’insécurité, les dangers pour “ l’identité nationale ”, le terrorisme, etc. Le point commun à tous ces outils est la production permanente de la frontière entre un “ nous-national ” et un “ eux- étranger ” en lieu et place de la contradiction réelle entre classes sociales.

Les mutations contemporaines

10Le discours dominant sur la « mondialisation » la présente comme processus inéluctable issu des progrès scientifiques et techniques rendant caducs de nombreux fonctionnements de la période antérieure. Ce qui est occulté dans cette présentation idéologique, c’est à la fois l’origine de la « mondialisation », le fait qu’elle est le résultat de choix humains précis cohérents avec une logique d’intérêts privés et enfin ses exigences et conséquences.

11Ce qui est occulté dans cette présentation idéologique, c’est également le fait que la « mondialisation » résulte de la défaite du camp socialiste, qui a permis la reprise de l’extension du capitalisme à la terre entière, ainsi que l’extension de la crise de surproduction du système capitaliste qui accentue le processus de concentration des monopoles et la lutte pour la conquête des marchés.

L’origine et les effets de la mondialisation

12La comparaison des dates permet sans aucun doute de relier des phénomènes que l’idéologie dominante s’évertue à dissocier. C’est dans la même période historique que s’effondrent les pays de l’Est et que se développe la « mondialisation ». Indépendamment des analyses possibles (divergentes) sur la nature de ces pays, force est de constater que leur existence contraignait les classes dominantes à un certain fonctionnement et que leur disparition les libère de cette contrainte. La mondialisation n’est ainsi pas le résultat des progrès scientifiques et techniques mais la gestion délibérée et dans une direction précise des nouvelles marges de libertés disponibles pour le capital depuis la disparition de ces pays. Ce nouveau contexte permet en quelque sorte le retour à une “ logique pure ”du mode de production capitaliste. Il n’est pas inutile de rappeler ce que le nouveau contexte mondial transforme dans les rapports de forces.

a. D’une concurrence freinée à une concurrence exacerbée

13L’affrontement Est/Ouest a eu comme conséquence une tendance à la régulation de la concurrence face à “ l’ennemi commun ”. Y compris dans les moments d’affrontements radicaux entre différentes grandes puissances de l’Ouest, les voix n’ont pas manquées pour rappeler l’existence d’un intérêt commun contre un ennemi commun. Cette régulation de la concurrence se réalisait, bien entendu, à partir des rapports de forces et n’était pas exempte de contradictions. La disparition de cet affrontement structurel fait voler en éclat les règles antérieures produisant ainsi une exacerbation de la concurrence entre l’ensemble des pays capitalistes. L’exigence d’éclatement des barrières douanières, de libéralisation des échanges, de suppression des freins à la circulation des capitaux, des matières premières et des productions, etc., ne sont que des expressions de cette concurrence dérégulée et exacerbée.

b. L’affaiblissement des pays du Sud

14L’affrontement basé sur le rapport Est-Ouest a également eu comme conséquence la possibilité pour les anciennes colonies de disposer de marges de manœuvre non négligeables. La décennie 70 a ainsi été marquée par une amélioration des termes de l’échange en faveur des ex-colonies productrices de matières premières. L’impérialisme faisait des concessions pour éviter que les pays ne se tournent vers l’URSS. La décennie 60 avait pour sa part été marquée par une accélération des décolonisations afin d’éviter des indépendances plus radicales. Ces deux décennies ont enfin été caractérisées par des projets de développements et d’industrialisations dans plusieurs pays du Sud, se traduisant par une amélioration des conditions d’existences de leurs peuples. La disparition de l’affrontement structurel se traduit logiquement par une remise en dépendance des pays du Sud, c’est-à-dire par un processus de re-colonisation. Les trois moments successifs et logiquement articulés de ce processus de remise en dépendance sont connus : imposition de termes de l’échange plus dégradés produisant un endettement structurel qui lui-même contraint à des plans d’ajustements structurels libéraux, ayant pour effet une paupérisation massive et une dépendance accrue.

c. Une déstabilisation du monde ouvrier dans les pays capitalistes développés

15La disparition des pays de l’est, c’est enfin une déstabilisation profonde du mouvement ouvrier dans les pays du Nord. La défaite du “ socialisme réel ” est malicieusement et idéologiquement utilisée pour détruire l’idée d’une alternative possible au capitalisme. Cette campagne idéologique cumulée avec une vague de restructurations/délocalisations touchant les “ bastions ouvriers ” atteindra la culture ouvrière elle-même. Pour la première fois depuis son apparition le monde ouvrier est ainsi touché dans ses territoires, ses structures de socialisations, sa ”contre société civile ”, au sens Gramscien du terme.

La fin d’un compromis social

16La « mondialisation » induit donc un choix délibéré des classes dominantes révélant une orientation stratégique nouvelle permise par le nouveau rapport de forces à l’échelle mondiale. Au niveau de la théorie économique, elle marque la fin du compromis Keynésien (correspondant à un autre rapport de forces) et le triomphe du libéralisme et du monétarisme. Sans être exhaustif quelques conséquences importantes sont repérables qui ont-elles-mêmes des effets sur les fonctions tenues par l’immigration :

17- Une tendance à la concurrence par le prix de la force de travail : la fin du compromis Keynésien signifie une pression à la baisse sur toutes les formes de salaires et à la hausse sur toutes les formes de l’intensification du travail, c'est-à-dire la flexibilité,  l’annualisation du temps de travail, la réforme des retraites, etc.  De manière générale, il s’agit de remettre en cause l’idée d’un marché du travail régulé par un droit du travail, des conventions collectives, des statuts protégés par des règles de droit.

18- Une tendance à la privatisation des services publics : au prétexte de l’efficacité l’essentiel des services publics a pour vocation, dans le nouveau modèle, à être privatisé, c’est-à-dire restitué à la logique marchande. Ces privatisations sont en fait de nouvelles confiscations du salaire indirect.

19-  Une segmentation du marché du marché du travail : afin d’éviter des mouvements sociaux d’opposition au nouveau modèle, une segmentation du marché du travail est pas-à-pas construite. Tous les secteurs ne sont pas attaqués en même temps, avec le même rythme et avec la même intensité. A la tendance ancienne à la construction d’un marché du travail unique succède la tendance à de multiples marchés caractérisés par des règles, des protections et des statuts différents.

20Ces trois tendances peuvent se lire comme éléments d’un procès général de précarisation, c’est-à-dire comme le retour du prolétariat en tant que force de travail dépouillée de toutes protections. C’est en prenant en compte ce procès que peuvent se saisir les nouvelles fonctions attribuées à la force de travail immigrée.

Les nouvelles fonctions de l’immigration

21Compte tenu des évolutions démographiques des pays du Nord, l’immigration joue une fonction particulière dans le procès de reproduction de la force de travail. Contrairement aux discours publics c’est par un appel à de nouveaux migrants que les sociétés du Nord renouvelleront leurs forces de travail. La contradiction apparente entre le discours officiel (fermeture des frontières, expulsion des sans-papiers, etc.) et les besoins démographiques et économiques révèle une stratégie de production d’un prolétariat hyper-précarisé.

La production du prolétariat par appel externe

22Le sans-papier est la figure idéale de la force de travail pour le capital. Ne disposant d’aucun droit, soumis à la précarité absolue, coupé du reste du monde du travail, etc., ce travailleur est contraint à vendre sa force de travail à n’importe quelles conditions. Sa situation ressemble à bien des égards au prolétaire national des débuts de l’ère industrielle : embauche à la tâche ou à la journée, flexibilité absolue (quotidienne, hebdomadaire et annuelle), absence de charges sociales, c’est-à-dire de salaire indirect (sécurité sociale, retraite, accès aux services publics, etc.), etc. Si nous appelons classe ouvrière le prolétariat ayant arraché par ses luttes des sécurités et garanties sociales, c’est-à-dire ayant acquis une diminution de la précarité, alors les sans-papiers sont la figure avancée d’une re-prolétarisation du monde du travail : ils en sont ainsi des révélateurs à l’échelle de l’ensemble du monde du travail.

23Donnons quelques exemples des formes prises par cette re-prolétarisation :

24- Les secteurs à faible composition organique du capital : c’est dans ces secteurs caractérisés par une forte consommation de main-d’œuvre que s’enclenche le procès de re-prolétarisation. Ce n’est donc pas étonnant que les sans-papiers se retrouvent majoritairement employés dans ce type de secteur : agriculture, bâtiment, restauration, nettoyage, textile, etc. Nous ne sommes pas en présence dans ces secteurs de l’action illégale de quelques employeurs véreux mais de la mise en place d’un système avec approbation et encadrement par les différents états nationaux. A titre d’exemple abordons rapidement le cas du bâtiment en France et la complicité de l’état français qu’il révèle.

25L’essentiel des grands travaux étatiques a été réalisé (et se réalise) par l’utilisation de la main-d’œuvre sans-papiers. Le mécanisme est simple. Le donneur de marché qu’est l’état se contente par soucis de restriction budgétaire d’attribuer dans ses appels d’offres un budget inférieur au coût moyen du marché. L’employeur retenu ne peut préserver ses marges qu’en employant des sans-papiers. L’utilisation des sans-papiers est l’implicite du contrat, la clause secrète non écrite entre l’employeur et l’état. Dors et déjà de nombreux exemples existent et ont été dénoncés : construction du métro parisien, infrastructure des jeux olympiques d’hiver d’Albertville, Arche de la défense, Stade de France, tunnel sous la Manche, etc. Les mêmes mécanismes avec toutefois d’autres acteurs sont repérables dans l’agriculture. A ce niveau ce n’est pas la commande de l’état (ou des collectivités locales) qui agit mais les contraintes imposées par le grossiste (grande distribution, multinationales, etc.).

26- Les autres secteurs : enclenchée avec les secteurs à faible composition organique du capital, la logique ci-dessus décrite, tend à s’étendre aux autres secteurs. Le rythme de cette extension est fonction des rapports de forces. Pour saisir la possibilité de celle-ci, il convient de prendre en compte les mutations touchant les candidats à l’immigration. La paupérisation massive des pays du Sud pousse désormais vers l’immigration des membres qualifiés de la classe ouvrière et des couches moyennes. La précarisation organisée du droit au séjour contraint ces travailleurs qualifiés à accepter des travaux correspondant à leurs qualifications mais sans le statut et les conditions de travail les caractérisant. La force de travail complexe peut ainsi être achetée au prix de la force de travail simple. L’exemple français le plus parlant est celui des médecins. Depuis près d’une décennie les hôpitaux voient se multiplier les embauches de médecins étrangers avec un salaire correspondant au S.M.I.C. Ces médecins ont souvent été sans-papiers et ne disposent que d’un titre de séjour précaire, dépendant pour son renouvellement de la possession d’un travail. Des secteurs comme l’informatique ou la mécanique connaissent des scénarios similaires.

27-L’accompagnement politique de la re-prolétarisation : la précarisation du séjour. Le procès de re-prolétarisation par l’utilisation des sans-papiers n’est possible que par la construction étatique d’un contexte juridique, social et idéologique conduisant à une précarisation du séjour. Les discours permanents sur la fermeture des frontières, la lutte contre l’immigration clandestine, etc., ne visent qu’à produire ce que Gramsci appelait un “ arôme idéologique immédiat ”. Celui-ci vise à faire apparaître comme souhaitable une “ répression ” en en masquant les véritables objectifs. Soulignons deux de ces objectifs masqués par la mise en scène idéologique étatique :

  1. organiser un volant permanent de sans-papiers : il n’y a aucune volonté (ni possibilité actuellement) d’expulser massivement les sans-papiers. L’enjeu du discours sur la fermeture des frontières est tout autre. Il s’agit de faire peser une “ épée de Damoclès ” sur les intéressés afin qu’ils acceptent comme incontournable une période probatoire de plusieurs années sans aucun statut ni droit. Il s’agit également de faire accepter cette situation au reste du monde ouvrier en la présentant comme nécessaire et incontournable. Sur la longue durée ces sans-papiers sont régularisés mais d’une part après une vie d’esclave de plusieurs années et d’autre part en étant remplacés par de nouveaux sans-papiers. Le patronat dispose ainsi pour chacun des pays d’un volant permanent de nouveaux prolétaires de plusieurs centaines de milliers de personnes. A ce niveau la bataille du vocabulaire est essentielle. Les différents gouvernements s’évertuent à appeler ces travailleurs des “ clandestins ” afin de masquer la production systématique d’un volant permanent de nouveaux prolétaires. Les luttes des intéressés ont à juste titre mis en avant l’expression “ sans-papiers ”, indiquant ainsi qu’ils ne sont pas des clandestins volontaires, mais que les politiques gouvernementales visent à les renvoyer dans l’anonymat, l’invisibilité et la clandestinité. Le combat pour la visibilité sociale est de ce fait central. En fait l’expression juste mais malheureusement peu commode devrait être : travailleur sans aucun statut reconnu. En se donnant le nom de « Sans Papiers », les victimes esclaves du travail dissimulé par les patrons mettent ainsi l’accent sur le fait qu’ils sont des travailleurs sans statut légal.

  2. Précariser le séjour : après la période probatoire les anciens sans-papiers se retrouvent face à une nouvelle difficulté : la précarité du droit au séjour. Depuis deux décennies les réformes successives du droit au séjour précarisent ce dernier en le soumettant à des conditionnalités grandissantes (emploi, intégration, etc.). Cette précarisation a pour fonction de diminuer les prétentions (salariales, de conditions de travail, etc.) de ces nouveaux légaux. Par ce biais est produite une concurrence entre travailleurs nationaux et travailleurs immigrés légaux mais en précarité de séjour, conduisant à une pression permanente à la baisse des salaires et à la dégradation des conditions de travail de l’ensemble des salariés. C’est la raison pour laquelle il est nécessaire de ne pas limiter le combat à la seule revendication de régularisation des sans-papiers. Se contenter d’une telle revendication ne permet pas de combattre le vrai problème : la re-prolétarisation du monde ouvrier. La seule revendication susceptible de contrecarrer la production délibérée d’un volant permanent de nouveaux prolétaires sans-papiers est celle de la “ régularisation globale et sans condition ”, c’est-à-dire le refus du “ cas par cas ”. De la même façon l’exigence d’un droit à la stabilité du séjour (carte de résident de 10 ans et droit à la citoyenneté automatique) est la seule à pouvoir lutter contre la re-prolétarisation de l’ensemble du monde du travail, c’est-à-dire contre la généralisation de la précarité. Ces deux revendications sont indissociables.

La reproduction du prolétariat par les mécanismes internes

28Les visées stratégiques du nouveau modèle ne se limitent pas à la gestion et à l’organisation des sans-papiers et des nouveaux régularisés. Nous sommes en présence d’un plan de re-prolétarisation de l’ensemble du monde du travail. Pour ce faire un second outil est disponible : les jeunes issus de l’immigration. Ces derniers sont pour la plupart devenus (ou ont pour vocation à devenir) des nationaux. Ils disposent de la nationalité du pays de séjour mais sont néanmoins assigné à une place particulière. Situés au plus bas de l’échelle sociale, juste un palier au dessus des Sans-papiers, ils sont les premiers touchés par les attaques contre les services publics (éducation nationale, droit à la formation, etc.). Dans une période où grandissent les inégalités sociales, ils sont, de part leurs caractéristiques sociales de départ, des “ dominés parmi les dominés ”.

29Le processus de sélection sociale se réalise de manière invisible par le biais des discriminations systémiques (à l’école, dans l’emploi, etc.). Les discours sur l’insécurité, l’intégration, la toxicomanie, etc., permettent de constituer ces jeunes pourtant nationaux comme “ ennemi de l’intérieur ”. Ces discours idéologiques tendent ainsi à construire la réalité à partir d’une hiérarchie des couleurs et des origines se traduisant par des affectations implicites à certains secteurs économiques et à certains postes de travail. Le marché du travail tend ainsi à se segmenter en fonction des origines. Confrontés à ces discriminations, mis en accusation comme “ ennemi de l’intérieur ” de manière permanente, de nombreux jeunes intériorisent cette place sociale assignée et finissent par réduire leurs aspirations. La réduction objective du champ des possibles finit par être intériorisée comme “ naturelle ” et “ normale ”.

30Dors et déjà ces jeunes sont massivement représentés dans toutes les décompositions liées à la précarité sociale (prison, toxicomanie, délinquance, mortalité, etc.). Ils sont également surreprésentés dans les secteurs les plus précaires et les plus flexibles. Ils sont enfin les premiers clients des nouveaux contrats de travail précaires : contrat à durée déterminée, intérims, cumul de plusieurs petits emplois, contrats saisonniers, etc. Le nouveau prolétariat ne se constitue pas seulement par l’appel aux sans-papiers mais aussi par un mécanisme de production à l’interne touchant les jeunes en général et spécifiquement les jeunes nationaux issus de l’immigration.

Conclusion

31La place nouvelle attribuée à l’immigration et aux nationaux qui en sont issus n’est qu’une première phase dans le processus général de re-prolétarisation – on dit aujourd’hui de précarisation – qui touche l’ensemble du monde du travail. Progressivement ce qui sera devenu banal pour cette composante des salariés sera généralisé à l’ensemble. C’est dire l’importance de reposer les frontières là où elles se situent réellement et non là où le discours idéologique dominant les situe. Il y a effectivement une frontière entre un “ nous ” et un “ eux ” dans nos sociétés simplement celle-ci ne sépare pas des nationalités et/ou des origines. Hier comme aujourd’hui cette frontière sépare des classes sociales.

32Plus que jamais, le mouvement ouvrier dans son ensemble doit méditer cette analyse encore aujourd’hui pertinente de Karl Marx : « L’Angleterre a maintenant une classe ouvrière scindée en deux camps ennemis : prolétaires anglais et prolétaires irlandais. L’ouvrier anglais ordinaire déteste l’ouvrier irlandais comme un concurrent qui abaisse son niveau de vie. Il se sent à son égard membre d’une nation dominatrice, devient, de ce fait, un instrument de ses aristocrates et capitalistes contre l’Irlande et consolide ainsi leur pouvoir sur lui même. Des préjugés religieux, sociaux et nationaux le dressent contre l’ouvrier irlandais. Il se conduit envers lui à peu près comme les « blancs pauvres » envers les noirs dans les anciens Etats esclavagistes de l’Union Américaine. L’Irlandais lui rend la pareille largement. Il voit en lui à la fois le complice et l’instrument aveugle de la domination anglaise en Irlande. Cet antagonisme est entretenu artificiellement et attisé par la presse, les sermons, les revues humoristiques, bref par touts les moyens dont disposent les classes au pouvoir. Cet antagonisme constitue le secret de l’impuissance de la classe ouvrière anglaise, en dépit de sa bonne organisation. C’est aussi le secret de la puissance persistante de la classe capitaliste, qui s’en rend parfaitement compte » (Marx à S. Meyer et A. Vogt, in Marx-Engels, Correspondances).

33Pour contrecarrer et briser « la puissance persistante » de la classe des capitalistes aujourd’hui, le mouvement ouvrier doit réapprendre à lutter sur la base du principe énoncé par Karl Marx : « les ouvriers blancs ne peuvent s’émanciper là où les ouvriers à la peau noire sont marqués au fer rouge » (Le Capital). Le salut du mouvement ouvrier se trouve en effet dans le mot d’ordre du mouvement ouvrier : « Prolétaires de tous pays et peuples opprimés, unissez vous ! ».

Pour citer ce document

Saïd Bouamama, « Re-Mondialisation, recomposition du capital et Immigration », in, Les Figures de la Domination [En ligne], mis en ligne le : 01/09/2010, URL : http://www.lesfiguresdeladomination.org/index.php?id=347.

Quelques mots à propos de :  Saïd Bouamama

Sociologue, directeur de recherche à l’IFAR sbouamama@ifar59.fr